L'inutile dans les vingt ans

 

#1


C’était hier ou un autre jour, je ne sais plus. J’ai 20 ans. Je marche lentement sur un pont. Qui passe au-dessus des tombes. Intriguée par le manège des corneilles. Elles se disputent en contrebas. Un morceau de je ne sais plus trop quoi. En faisant des kroâ kroâ.

Je m’arrête. Des cris plus sombres que leur couleur sombre. Elles se sont envolées. Je ne les vois plus. Elles sont de l’autre côté, sous le pont.

Je traverse. Pourquoi faut-il que je sois à contresens ? Ces voitures vont vite. Trop vite. Pourquoi cette agitation ? Ces mouvements browniens ? Les coups de klaxons et les coups de freins, je ne les entends pas. Je n’ai en tête que ça : éviter les chocs, esquiver les véhicules, ne pas se faire percuter. Je m’efface comme je peux. La tête me tourne. The Glog1 s'affole près de mes yeux. Il miaule. Il n'est pas content. Il n'aime pas l'excitation de la ville.

Maintenant ce sont les piétons qui fondent sur moi, ceux que je croise et ceux qui me doublent. Je me fais toute petite. Mais, cette foule ne se fait pas oublier. Elle ne marche pas au rythme tranquille de la promenade. Ses mouvements sont chaotiques. Quand même et malgré tout, que je disparaisse de leur vue, une fois pour toute. Voilà.

Mes yeux contre les croisillons de la rambarde métallique du pont, sur la pointe des pieds pour me grandir, j’aperçois de nouveau les oiseaux. Ils crient entre les caveaux de famille. Ils crient et chassent les moineaux.

Rien ne va plus. Les jeux sont faits. Replay.


Plus bas, je vois des pierre tombales, des sépultures en forme de chapelle, des tombes en contrebas de ce pont qui enjambe le cimetière. Certaines sont fleurie. D’autres pas. Rue Caulaincourt, on marche sur les morts. Et les piétons ne traînent pas. Ils filent à toute vitesse. Les corneilles mangent leurs morts.

Mais ils sont trois à venir en sens inverse. Ils sont beaucoup plus grands que moi. Ils sont immenses, ces trois-là. Ils marchent vite. Ils gesticulent, absorbés par leur conversation, sans se préoccuper de rien, sans voir ce qui les entoure. Une façon bien à eux de flânocher.



1. The Glog est issu des jeux de rôle sur table. C'est ce qu'on appelle un personnage non joueur (PNJ, en anglais NPC non player character)







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