Le Mont-Ventoux, hôtel-restaurant



A l'angle du Vieux-Port et de la Canebière, le Ventoux n'est plus là. Le Brûleur aux Loups non plus.

Les lignes des bâtiments se tournent toujours vers la mer ; mais ces enseignes modernes font qu'on ne reconnaît plus rien. Ces lieux sont peut-être modifiés par l'éclairage net d'un aujourd'hui qui efface les porosités du passé ; peut-être.  Ils semblent éclipsés sous de nouveaux calques qui altèrent ou transgressent ceux d'autrefois. Je ne me risquerais pas à le dire. Ils sont pourtant là et peuvent redevenir visibles. Soudain, on les perçoit. Dissimulés derrière un cache de traitement d'image, – un canal alpha dans le sous-menu transparence.

Ce n'est pas par les yeux qu'on  perçoit les lignes du passé. Non. C'est notre regard. Oui, notre regard qui voit une nouvelle dimension en venance. L'exercice est devenu facile à celui qui a pris l'habitude de regarder le monde extérieur  floutée par la mémoire du passé. 

Cette gymnastique des yeux exigent cependant un entraînement régulier et sérieux, qui reste à la portée de tous. Ceux qui ont une mauvaise vue de loin, les myopes ou les astigmates, y parviennent plus vite. 

Il suffit de laisser légèrement tomber ses paupières, de faire de ces cils un voile tremblant et de regarder dans le vague. Tout devient flou. Les strates du passé apparaissent. Vélum sans à peu près qui répand un jour tamisé sur le présent passé ou le passé présent.


À la manière de Desnos.

Ou avoir des oiseaux dans la nuit comme lunettes.

Revenons au Ventoux. Celui d’Anna Seghers et des émigrants fuyant trop tard l’Allemagne, comme Walter Benjamin, pour qui Port-Bou, après Marseille, a été littéralement un  « chemin qui ne mène nulle part » (en allemand : Holzwegee), selon l'expression de Martin Heidegger – nonobstant ce, adhérent du NSDAP jusqu'en 1944. Le 27 avril de cette même année 44, commence la longue marche vers la mort de Desnos, arrêté parce qu'il ne voulait pas laisser Youki seule, alors qu’il avait été averti que les gestapo venait le chercher à son domicile : Auschwitz, Buchenwald, Flossenbürg, Flöha, Theresiensdadt.

Le Mont-Ventoux appartenait à Camille Sicard, dont la femme, Marguerite, était une des sœurs de la deuxième femme de mon arrière grand-père Souveyran, Pauline, marâtre mauvaise. Jeanne était la troisième de ces sœurs d’origine catalane. Elle était à la caisse du Ventoux. La seule libre qui, sans prévenir et sans demander la permission à Pauline, vint dans son automobile chercher ma grand-mère Angèle pour faire la traversée des Pyrénées, de la Méditerranée à l’Océan .

Pour la procession de la Saint-Victor, ma mère a huit ans, la famille mange au premier étage du Ventoux. Dehors, il fait froid, des flocons de neige tombent. 1952. Les températures sont négatives en février, même à Marseille. On lui demande si elle veut un dessert. A la surprise générale, elle veut savoir si elle peut avoir de la glace ; je vois ses deux yeux noirs qui brillent en faisant cette demande. Le serveur lui apporte cette  portion d’hiver à la vanille, qu’elle mange en regardant les pointus (enfin, plutôt... les barques, les barquets, les barquettes, les barcasses) se balancer dans le Vieux-Port.

Puis, le mistral emporte son regard vers la Tunisie, où elle est née.


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